Appel à contributions
"Bigoudenn", par Laurence Lavrand

Découvrez le texte retenu par la Région et publié dans le magazine régional Bretagne ensemble !


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Cela fait six ans que je travaille à Mayotte, petite île de l’Océan Indien dont je ne connaissais rien avant qu’un collègue qui y était muté ne me donne envie d’aller voir les eaux claires de son lagon où évoluent tortues et dauphins, les forêts de manguiers où nichent les makis, ces gentils lémuriens gourmands et peu farouches, ses petits villages de pêcheurs et son volcan éteint. Petit paradis, certes, mais on en fait vite le tour: 60 km du nord au sud, une vingtaine par le milieu. Nous ralentissent néanmoins dans nos promenades les zébus qui vagabondent en liberté, ou les chèvres errantes. De plage en plage, de bananeraie en bananeraie, nous découvrons ce fragment minuscule de l’Etat français, la lointaine métropole dont on s’efforce d’appliquer ici les lois et le fonctionnement, de diffuser la culture et surtout la langue à une population mélangée venant d’Afrique, de Madagascar ou des Comores voisines. Du temps libre, il nous en reste après les cours (je travaille d’abord au lycée, puis au collège) qui se terminent vers 13h. La nuit tombe comme un rideau à 18 heures, alors durant ces après-midi de grande chaleur, où le ventilateur s’échine à créer un semblant de courant d’air, j’ai écrit. Beaucoup de lettres, au début, car internet n’en était alors qu’à ses balbutiements (il fallait des heures pour obtenir une connexion qui parfois se coupait brutalement, en plein milieu d’un mail qu’on avait mis une demi-heure à écrire. Envoyer une photo ou en recevoir était mission quasi impossible, à moins de se lever à 2 heures lorsque le réseau était libre). Je suis ensuite passée aux histoires: des contes écrits pour les élèves, avec leurs noms, les lieux familiers, Mayotte ,quoi! Puis aux romans, qu’un éditeur (parisien) a trouvé publiables. (La chance continuera à me sourire puisqu’une partie de ces romans seront repris et mis en breton).

J’ai eu le plaisir de voir mon nom sur une affiche invitant à des dédicaces, et un jour, ô surprise, une collègue-documentaliste a organisé une activité autour de ces fameux bouquins, m’invitant ensuite à rencontrer les élèves qui les avaient lus au cours du trimestre.

Arrivée à la salle audio du collège, ne voila-t-il pas qu’elle m’affuble d’une coiffe en carton (l’image de la Bigoudenn est celle qui de loin symbolise le plus la Bretagne, dirait-on). Marchant avec précaution pour ne pas faire chavirer l’édifice qui oscille sur mon crâne, je traverse bravement l’amphithéâtre où m’attendent une cinquantaine d’adolescents. Lorsque je m’installe sur l’estrade pour les saluer, ils se lèvent comme un seul homme et entonnent “Tri Martolod”, qu’ils ont fait l’effort d’apprendre sous la conduite de leur professeur de musique. Je suis très émue de les entendre, et ne trouve pour les remercier qu’un “trugarez d’an oll” recouvert par leurs éclats de rire, lorsqu’ils voient s’effonder mon immense coiffe de carton.