1er prix - Classes Concours de Critiques : Maud RAVANAS-DESHAYE

Élève en 1ère S2 au Lycée Joseph Loth à Pontivy

Pour sa critique sur : La Serpe de Philippe Jaenada

Quand Jaenada joue les justiciers en croisade

Le Salaire de la peur est un film culte. Son réalisateur, Clouzot, et les acteurs Charles Vanel et Yves Montand sont célèbres. Mais qu’en est-il de l’auteur du roman dont le film s’est inspiré ? un certain Georges Arnaud, Henri Girard de son vrai nom. Cela ne vous dit rien ? et pourtant…

Tête rousse, oreilles décollées, regard bleu perçant, Henri n’est pas un top-model, mais il a un caractère bien à lui qui lui portera préjudice pendant toute sa vie, des plus tourmentées. Jaenada dirait même une vie controversée, après l’événement sanglant qui marquera de son empreinte d’un vermillon indélébile la destinée d’Henri… En effet, quand, en 1941, son père, sa tante et leur bonne sont retrouvés massacrés à coups de serpe dans le château familial d’Escoire, quel meilleur coupable que lui ? lui et son air hautain si parisien, lui et ses déboires sentimentaux et financiers, lui et ses crises de colère violentes que rien ni personne ne peut dompter ? quand on sait qu’il était en conflit perpétuel avec son géniteur et ne parlait à sa tante que pour la provoquer, sa culpabilité ne fait aucun doute… Surtout qu’il a emprunté l’arme du crime l’avant-veille, et qu’il est le seul survivant, s’écrient ses détracteurs ! Pourtant, au terme d’un procès épique où le célèbre avocat parisien Maurice Garçon prend de sa voix imposante la défense de l’accusé, ce dernier est, contre toute attente, acquitté.

Mais l’opinion publique reste impitoyable. Hanté par ce jour traumatisant dont il ne se remettra jamais, Henri s’enfuit au Venezuela pour y écrire le livre qui le rendra célèbre. Puis, plongeant dans une vie fastueuse où provocations et grandes fêtes accompagnées d’un cynisme et d’un mépris pour l’argent caractéristique constituent son lot quotidien, Henri se terre à jamais derrière ce Georges Arnaud qui lui permet d’accéder à une autre vie. Si ses élans humanitaires et son zèle à cacher des amis juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale l’amendent, Henri reste quelqu’un de sombre et de mystérieux que personne n’aura vraiment réussi à percer à jour…

Or c’est là qu’intervient Jaenada, tel un écrivain-justicier en croisade. Dans La Serpe, il nous dépeint un homme pressé par les démons d’une existence violemment… tranchée en deux. A coups de piques humoristiques, de fouilles acharnées dans les archives poussiéreuses 

de Périgueux, d’apartés complices, l’auteur-narrateur part à la conquête de la Vérité dans cette vaste pelote emmêlée. A la frontière entre un Hercule Poirot contemporain et un bon épisode de Cold Case, il nous entraîne dans un tumultueux cocktail où suspense, éclaircissement de sombres affaires et logique implacable se mêlent sans répit, saupoudrés de quelques détails insignifiants qui se révèlent ne l’être qu’en apparence… Et quand, au terme d’une lecture haletante, on croît entrevoir le vrai responsable du massacre, l’émotion de la Justice rendue (certes avec 75 ans de retard) nous fait frissonner de plaisir. Un plaisir qui reste constant de la première à la dernière page.

 

Retournements de situation magistraux, travail documentaire opiniâtre, personnages complexes réservant bien des surprises et ajout de plans au début du livre pour s’immerger dans les descriptions exhaustives du narrateur font de ce roman un chef d’œuvre, à la lisière du roman policier mais en bien plus vrai. Vrai comme la façon dont Jaenada rend justice à la vie d’un homme haut en couleurs et en démons, mais qui mérite bien un peu de vérité avant que son nom ne s’efface à jamais de la mémoire collective…