2e prix classes Concours de critiques : Alice Risacher

Elève en 1ère L au Lycée La Mennais à Ploërmel

Pour «Les Prépondérants» d'Hédi Kaddour

 

Le récit d'un monde au bord de l'explosion

Les Prépondérants est un grand roman. Pas seulement par son volume, que l'auteur juge important pour faire acquérir au livre son autonomie propre. Mais surtout par son propos original et pertinent. Ce «roman-monde » parvient à capter ce qui précède la catastrophe de la Seconde Guerre Mondiale.

Nahbès, petite ville de Tunisie, ou du Maroc, 1922. Ville tranquille avec ses habitants, ses commerces, ses traditions. Une équipe de tournage hollywoodienne déboule et bouleverse cette société régie par les Prépondérants, groupe de colons omnipotents (d'où le titre ironique). Des liens se créent entre stars américaines, jeunes Arabes et Français cultivés. Des amours naissent, des amitiés se font et se défont. Dans la période agitée des années 20, alors que le protectorat menacé par un projet de loi refuse de céder, ces personnages attachants tentent de se faire une place.

Raouf, jeune homme idéaliste et fils du caïd, est apprécié des Américains. Il vit une passion tumultueuse avec Kathryn, actrice et épouse du réalisateur. Ganthier, « le seul Français que la domination n'a pas rendu idiot », se chamaille avec Raouf – qu'il adore – ou essaie de séduire Gabrielle, journaliste parisienne engagée.

D'une écriture inspirée et vivante, Hédi Kaddour nous embarque dans une fresque brillante, évitant l'ennui et les clichés. Dans le vertige de cette époque mouvementée, les destins se croisent et font surgir une réflexion
foisonnante. Comment un peuple gagne-t-il son indépendance ? Quel rôle a joué la France dans la décolonisation ? L'auteur d'une plume tantôt acérée ou nerveuse, nous fait part de sa vision nuancée de cet univers. Jusqu'à la fin tragique, qui évoque Madame Bovary par la présence d'un destin inexorable et par l'oubli que provoque la mort.

Kaddour a certes effectué de nombreuses recherches pour s’approcher de la vérité historique. Le tournage du « Guerrier des sables » s'inspire de la mode du cinéma orientalisant. La révolution avortée, bien que méconnue, a aussi eu lieu. L'auteur expose les faits avec un réalisme presque journalistique.

Cependant, au-delà de la dimension historique, l'auteur nous livre un récit collectif qui mêle avec brio plusieurs destinées. L’épopée en Europe du quatuor principal les mène non seulement hors de leurs frontières, mais aussi face à leurs désirs et leurs ambitions. Il les fait progresser à travers des paysages enneigés, de Paris à Berlin en passant par l'Alsace. Des lieux de plus en plus marqués par la défaite de la Grande Guerre, gangrénés par la misère qui provoquera la montée du nazisme.

Le style vif et précis de Kaddour, ses phrases rythmées, et le maniement de plusieurs langues rappellent qu'il a d'abord été poète. De même que Raouf, qui cite ses auteurs arabes favoris et Rania, jeune veuve érudite, dont la pensée « peut aller jusqu'à ce nuage ».

La scène la plus saisissante relate la projection d'un film sur la révolution française, dans lequel certains américains ont joué. Le public est varié : Arabes, Français, Italiens ou Californiens, tous réagissent à leur manière. Dans cette véritable Babel, réalité et fiction, personnages et acteurs se confondent. La Révolution Française fait écho à la soif de liberté du peuple colonisé, certains crient même « Tahyia atthaoura ! », « Vive la révolution ! ». Cette séance de cinéma, magnifique, témoigne du pouvoir de l'art. Celui d'animer les esprits, de regrouper les hommes. Et, pourquoi pas, de changer le monde ?