1er prix classes Concours de critiques : Zoé Saunier

Elève en 1ère L au Lycée Amiral Ronarc'h à Brest

Pour «2084 : la fin du monde» de Boualem Sansal

 

Karma police


Comment se construire un avenir, si notre histoire n'existe pas ? Comment aller de l'avant, lorsque l'on n'a rien derrière soi ? Un pays peut-il renaître de ses cendres, s'il n'a pas conscience du feu qui le consume ? « Où trouver des idées nouvelles dans un monde ancien ? ». Voici les questions auxquelles nous confronte Boualem Sansal, dès les premières pages de son roman, dès le premier souffle, dès la première prière.

C'est à ces questions qu'Ati, notre guide à travers le vaste Abistan, tentera de répondre. Ati le tuberculeux, Ati le petit Abistanais, Ati le parfait croyant, qui a juré fidélité au dieu unique, Yölah, et à Abi son délégué, Ati qui n'a jamais rien connu d'autre que son quartier du S21, quelle chance a-t-il, seul contre une société délatrice, seul contre un gouvernement impitoyable, seul contre les terribles V, contre Abi, contre Yölah ? Aucune, on pourrait le croire. Et pourtant, isolé au fond de son sanatorium, à l'autre bout du pays, son esprit commence à le trahir, à lui parler de liberté.

Mais la liberté ne peut exister dans un monde comme le sien, contrôlé par la religion et par une poignée d'hommes au pouvoir incontesté. Pour gouverner cette société passive et ignorante, ceux-ci ont pris le parti de réécrire l'Histoire. Une date fictive, de nouvelles traditions, de nouvelles valeurs, et voici le peuple privé de racines.

Et quoi de mieux pour emprisonner l'Histoire que de verrouiller la langue ? Ainsi naît l'abilang, ce nouveau langage aux pouvoirs si grands. Raccourcir les mots pour amputer la pensée, n'est-ce pas là une idée magnifique ? Victor Hugo l'avait bien compris : « Qui délivre les mots délivre la pensée », qui les raccourcit la muselle.

Mais contrôler l'Histoire, dominer les pensées, ce n'est pas encore assez pour les Honorables de la Juste Fraternité, heureux gouverneurs de ce monde étriqué. Il faut maintenant discipliner les esprits, traquer les Mécréants, anéantir le moindre embryon révolutionnaire. Seule la religion est capable d'un tel prodige. « La religion, c'est vraiment le remède qui tue », la base de l’Abistan. Impossible d'ailleurs de s'y dérober, car le pays des croyants possède sa propre « Karma Police » : les terribles V, auxquels nul acte, nulle pensée n'échappe. Voici contre quoi Ati se révoltera. « Ce que son esprit [rejette], ce n'[est]pas tant la religion que l'écrasement de l'homme par la religion ». Et c'est bien contre cela qu'aidé de ses compagnons, Koa le révolté et Toz le nostalgique, Ati lancera son combat. À armes inégales. 


Pourtant cette société avec laquelle il se débat n'est pas invulnérable. Elle a aussi ses failles, elle aussi a ses faiblesses. Car en effaçant son Histoire, l'Abistan a aussi gommé ses erreurs, au risque de les répéter. Son système lui-même est d’ailleurs fondé sur les décombres d'une autre civilisation, une civilisation qui dans le passé a commis l'imprudence de le défier, et qui a perdu. Cette autre terrible nation n'est autre que l'Angsoc, l'empire de Big Brother. Depuis la destruction de la langue jusqu'au remaniement de l'Histoire, toute l'organisation du pays des croyants s'appuie sur ce régime totalitaire inventé par Georges Orwell, le célèbre auteur de 1984.

Plus qu'un hommage, c'est une véritable suite que Boualem Sansal nous fait découvrir à travers l'Abistan, ses habitants et ses contradictions. C'est aussi un avertissement contre l'islamisme de plus en plus présent en Algérie, son pays natal. Pour nous prédire ainsi l'avenir, 2084 avait besoin de racines : 1984 n'était pas une fin, c'était un commencement.