5e prix classes Concours de critiques: Marine Normand

Elève en BTS "services et prestations des secteurs sanitaire et social" au lycée Tristan Corbière à Morlaix

Pour «Un amour impossible» de Christine Angot

 

Un amour impossible, un pardon possible

Entre Rachel et Pierre l'amour est fulgurant, passionné. Ils se sont rencontrés à Châteauroux à la fin des années 50. Elle vient d'un milieu populaire, campagnard, employée à la Sécurité Sociale tandis que lui est originaire d'un milieu bourgeois, intellectuel. Il est cultivé, parle plusieurs langues. Quand il y a une telle différence sociale, on se dit que c'est merveilleux, mais il y a déjà un sentiment d'infériorité dans l'histoire amoureuse. Malgré leur différence sociale et les difficultés qu'ils rencontrent, ils ne cessent de se retrouver et d'être attirés l'un par l'autre, jusqu'à la naissance de Christine, que Pierre refuse de reconnaître comme sa fille. Dès lors, les relations entre les deux amants se font plus espacées. Pierre refait sa vie, se marie, a de nouveaux enfants, tandis que Rachel élève seule sa fille, l'entourant de tout l'amour possible. Aveuglée par les sentiments qu'elle ressent encore pour Pierre, elle le laisse revenir de manière épisodique dans sa vie et s'immiscer dans celle de Christine. À l'adolescence, les relations mère-fille se distendent, se font plus heurtées, plus douloureuses jusqu'à ce que Rachel apprenne enfin ce qu'il se passe derrière son dos depuis des années entre Pierre et Christine.

Sa mère et Christine vivent ensemble et même si « un et deux, ça ne fait pas une famille », il y a beaucoup d'amour entre elles. C'est avec une grande simplicité et une grande force que Christine Angot décrit cette relation fusionnelle, comme lorsque Rachel console Christine parce qu'elle ne peut pas lui offrir de bijoux pour sa fête. Elle décrit ainsi une jeunesse heureuse avec une mère aimante, généreuse et forte qui a eu le courage de s'affranchir du qu'en dira-t-on pour élever seule sa fille et qui s'est battue pour la faire reconnaître par son père. Malgré la rancoeur et les reproches face à l'aveuglement, certains passages sont bouleversants d'amour et de tendresse entre les deux femmes.

Un père absent : « Dis-leur que ton père est mort, ou qu'il voyage beaucoup », idéalisé à travers le discours maternel, il s'incarne alors en père violant en paroles, et violeur, ultime transgression. Ces abus sexuels sur sa fille sont présentés ici comme un outil d'humiliation supplémentaire en vue d’anéantir cette mère. Amour absent puis déviant, du père pour la fille. C'est un mystère, l'amour inconditionnel que porte Christine à cet homme qui ne la respecte pas, mai qui reste toujours très bien élevé, comme en témoignent les lettres que l'on voit tout au long du roman.

Avec le temps, les rancoeurs et la culpabilité accumulées entre l'auteur et sa mère se sont estompées. L’oeuvre se termine d'ailleurs sur des retrouvailles apaisées entre les deux femmes. Christine Angot est de celle qui font de leur souffrance une oeuvre l'écriture la raison de leur vie. L'inceste a bâti son adolescence. Le récit est chronologique, sans haine, apaisé, implacable. Son roman sonne comme une réconciliation, et c'est bouleversant. Christine Angot, narratrice de sa propre vie, ne réécrit pas l'histoire. Elle peint le silence, c'est un affreux silence.