«En s’installant sur le siège passager, il manque de s’asseoir sur un bouquin. Son ami est déjà devant le volant, la clef sur le contact.
- Oh, pose ça de côté, t’emmerde pas !
- Il prend le livre et tout en s’asseyant, referme la portière, pose son regard sur la couverture.
- -« Retour aux mots sauvages ? » C’est quoi ?
- -Oh, c’est un bouquin de la sélection Goncourt de cette année.
- -C’est drôle, je ne l’ai pas vu dans les vitrines des librairies… Et c’est bien ?
- -C’est d’actualité, c’est social… L’écriture est épurée, dynamique… ça se lit bien, quoi. Si ça te dit, j’te l’prête… Mais dis moi, qu’est-ce que tu penses de…
Alors que la conversation embraye sur un autre sujet, il glisse en y pensant à peine le roman dans son sac. En passant dans la zone industrielle de Rennes, c’est tout juste s’il remarque, à la façade d’une société de télécoms, les banderoles déployées par des salariés pour tenter de sauver leur dernier emploi.

Il referme le livre. Il se rappelle à ce moment les banderoles, près de Rennes.
Banderoles, palettes qui brûlent, drapeaux siglés du syndicat. C’est par ça que le livre commence. L’entreprise qui ferme, la reconversion. L’artisan devient ouvrier de ce monde de l’entreprise en télécoms, hachoir moral de ses propres salariés. La nouvelle entreprise est toute en lino et formica, l’ancien travailleur manuel n’y salit plus ses fringues, mais la nouvelle entreprise l’étouffe, sans reconnaître ses capacités. Le téléopérateur arrive le matin, pose son casque sur les oreilles, et revient le soir, les chuintements des conversations et sa courbe de contrats vendus dans la tête… Il n’a plus d’identité, on lui a demandé de choisir un nom d’emprunt. Il ne réfléchit plus, il parle, travail sans substance.  Il parle avec des mots  domestiques, des mots apprivoisés, qui défilent sur l’écran.
Et puis le premier suicide.

Ce petit pavé de quelque 300 pages, véritable enquête sociale que mène Thierry Beinstingel dans les milieux des télécommunications, fait découvrir à ses lecteurs la monotonie des conversations éclairs s’enchaînant au rythme de messages préenregistrés, la morosité du plateau, les dessous des voix anonymes des hotlines, celles qui répondent juste après le « tapez dièse ». Une enquête sociale, un pavé dans la mare. »


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